In memoriam Etienne RENAUD


Parcours
---> biographie
---> références

Ecrits
---> articles
---> homélies

Iconographie
---> aquarelles
---> photos

Témoignages
---> messe à Marseille
---> messe à Paris
---> autres

> Association "Les amis d'Etienne Renaud"

> Contacts




     
    x retour page principale

article précédent <--------- > article suivant

"Chercheurs de Dieu à Zanzibar", Voix d'Afrique n°55, Juin 2002


Zanzibar est une des deux îles de l'archipel de l'Océan Indien, à quelques encablures de Dar-es-Salaam, le grand port de Tanzanie.. L'autre île - Pemba - fera l'objet d'un troisième article, car c'est là que je dois résider.. La ville principale est appelée "stone-town", la ville de pierre : Zanzibar témoigne d'une histoire extrêmement riche : jusqu'à l'aube du XXème siècle, elle fut ;le principal pôle de développement de toute la côte Est de l'Afrique.
L'évêque de Zanzibar m'a nommé à la commission pour le dialogue inter-religieux : je fus donc appelé à venir faire quelques séjours à Zanzibar pour prendre contact avec les divers groupes religieux. J'ai été frappé par la mosaïque de communautés, résultat de tous les échanges à travers l'Océan Indien au cours des siècles ; je ne m'arrêterai pas sur la communauté hindoue, présence discrète notée par l'un ou l'autre temple et les décorations murales chez certains commerçants. Je voudrais faire un tour de la communauté musulmane, très diversifiée. Moi qui avais enseigné au PISAI (Institut Pontifical pour l'étude du monde musulman et de l'Islam, voir dernier n°) les diverses branches de l'islam, je me trouvais devant un livre vivant, sorte de microcosme du monde musulman.

Grâce à de nombreux contacts avec l'Inde, on rencontre ici toutes les nuances du chi'isme, qui représente 10% de l'Islam. Les chi'ites professent que la communauté islamique doit être dirigée par un membre de la descendance du Prophète. Ce sont d'abord les Ismaéliens, disciples de l4aga Khan, très engagés dans le développement et les projets culturels : leurs pratiques religieuses restent très largement secrètes , les Bohoras pour lesquels le commerce fait partie intégrante de la religion ; plusieurs de leurs grands centres de pèlerinage se trouve être dans les montagnes yéménites, et le fait que je connaissais tous ces hauts-lieux m'a introduit dans plus d'une arrière boutique, sous l'incontournable photo du chef spirituel de la communauté. Enfin et surtout les duodécimains, ainsi nommés car ils suivent une chaîne de douze imams, le douzième ayant disparu et devant revenir à la fin des temps ; leurs allégeances sont essentiellement en Iran, où le chi'isme est la religion officielle. J'ai eu la chance d'être invité à participer à leur fête principale, la achoura au cours de laquelle une procession de flagellants commémore la passion de Hussain, le troisième imam, mort en héros à Kerbela en Irak.

On trouve même la présence d'un groupe très minoritaire, les Kharijites, à peu près 1% des musulmans du monde, que l'on appelle Ibadites. Il faut savoir que Zanzibar a été pendant un siècle sous la coupe du sultanat d'Oman, où se trouvait précisément le siège historique des Ibadites (que l'on trouve aussi à Ghardaïa, dans le sud algérien) ; c'est un Islam assez puritain, et en même temps démocratique : pour eux, le chef spirituel devrait être le meilleur musulman " fût-il un esclave abyssin ". J'ai eu des échanges très animés avec plusieurs de leurs représentants, dont le propriétaire de la principale librairie islamique.

Mais comme partout dans le monde musulman, les Sunnites sont le grosse majorité, soir près de 90%. Cependant, là aussi, on ne pourrait pas parler d'un bloc monolithique. Il serait facile de distinguer l'islam populaire, qui véhicule beaucoup de pratiques traditionnelles liées à la culture africaine où la magie tient une bonne part. Mais pour bien connaître ce milieu, il faudrait une longue fréquentation, et de plus ma pauvre connaissance du Kiswahili (langue officielle en Tanzanie) ne me permettait pas des échanges très profonds. Il y a aussi bien sûr l'Islam officiel, celui du grand mufti et des autorités nommées par l'Etat. Je n'ai pas vraiment pris la peine de les contacter, n'ayant pas une grande attirance pour les réponses télécommandées. En revanche, j'ai trouvé un grand intérêt à rencontrer les cheikhs de diverses confréries. Il faut dire que, comme dans beaucoup d'autres régions, les confréries ont joué un grand rôle dans l'islamisation en profondeur de l'île de Zanzibar. Elles regroupent des gens qui ne se contentent pas des cinq courtes prières quotidiennes, mais aiment à se rassembler en cercle autour d'un cheikh pour des séances de dhikr où l'on récite un certain nombre de prières propres à la confrérie, et surtout où l'on évoque le présence de Dieu par la répétition, rythmée sur la respiration, de certains de " Ses plus beaux Noms " (c'est le sens précis du mot dhikr). Toutes les grandes familles de confréries sont présentes à Zanzibar ; il serait fastidieux de les décrire toutes, mais je voudrais mentionner particulièrement la Shadhiliyya, car elle évoque pour moi des souvenirs personnels.

J'ai eu la chance, au terme d'un fil d'Ariane d'informateurs à informateurs à travers les dédales de la ville, de faire connaissance du cheikh de cette confrérie, nommé Moussa (" Moïse "), un homme d'une soixantaine d'années originaire des Comores comme beaucoup de membres de son groupe. Il m'a reçu avec la plus grande gentillesse et, très vite,nous sommes devenus amis. A chaque passage, je prenais plaisir à ller le voir. Il aimait essayer de parler arabe, ce qui pour moi était plus facile. Et chaque fois, c'était l'occasion d'un véritable partage spirituel. Bien sûr, étant donné que j'avais lu le Coran, il ne comprenait pas très bien pourquoi je n'étais pas encore musulman ; mais c'était avec beaucoup d'hmour et un délicieux sourire et, l'un comme l'autre, nous sentions que nos différences n'étaient pas vraiment un obstacle, mais plutôt une hymne à la grandeur de Dieu qui est décidément " plus grand que notre cœur " (1ère lettre de Jean ch.3 v.20). Et voilà qu'au cours d'un de mes derniers passages à Zanzibar, je suis venu comme à l'accoutumée lui rendre visite : j'ai noté un attroupement autour de sa maison ; m'étant approché, j'ai appris qu'il était décédé une heure auparavant ; les membres de la confrérie m'ont fait entrer pour partager les prières récitées autour de sa dépouille et, à ce moment précis, j'ai compris un peu mieuxqu ' "il y a beaucoup de demeures dans la maison du Père " (Jean 14 :2)

Je suis de plus en plus convaincu que c'est du côté des " spirituels ", des vrais chercheurs de Dieu, que nous devons rechercher le vrai dialogue. Il y a malheureusement un certain nombre de musulmans, et j'en ai trouvé ici à Zanzibar, pour qui l'Islam prend plus d'importance que Dieu lui-même. Quand l'islam vire à l'idéologie, on aboutit très vite au dialogue de sourds. Heureusement, ce n'est pas le cas de tous les musulmans, et ma conclusion serait qu'il y a une grande diversité et que l'on trouve partout des gens de bonne volonté. Je me méfie beaucoup des généralisations, et j'ai de plus en plus de mal à parler de l'Islam avec un grand " I ". L'islam, pour moi, c'est avant tout des visages : Moussa, Amina, Ali, Jamal et Nadia, Aïcha … et tant d'autres dont j'aime à me souvenir devant Dieu.

Etienne Renaud.



> Télécharger l'article