In memoriam Etienne RENAUD


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Etienne et l'Islam 1

J'aimerais revenir sur certains aspects de ma relation avec l'islam.

Je commencerai par parler du dialogue officiel.

Je dois reconnaître que j'éprouve une certaine désaffection pour les grandes rencontres. Je mesure d'abord le déséquilibre entre les participants : du côté chrétien, nous avons affaire à des spécialistes non seulement dans leur propre religion, mais également dans la connaissance de l'islam. Du côté musulman le plus souvent, nous rencontrons des universitaires qui en général vivent sérieusement leur islam et en ont une assez bonne connaissance, mais gardent une connaissance limitée du christianisme dans lequel ils n'ont pas beaucoup investi. Je constate que le dialogue reste assez souvent dans les généralités. De plus, le dialogue théologique direct aboutit assez vite à une impasse, vu que le Coran nie de façon explicite les trois mystères chrétiens principaux : la Trinité, l'incarnation et la rédemption. J'ai déjà dénoncé les risques de déviation politique. Tout ceci amène donc à une certaine frustration dans ses grandes rencontres. Mais j'aimerais au moins que dans ces rencontres officielles avec les partenaires musulmans, on puisse croire des deux côtés à la sincérité de notre démarche mutuelle: il y a trop souvent un certain nombre de malentendus, de présupposés politiques.

C'est pourquoi je préfère très largement les rencontres individuelles. Ce que l'on pourrait rapprocher de la quatrième forme de dialogue, selon une typologie désormais classique du dialogue islamo- chrétien à savoir le dialogue de vie, de dialogue des actions communes, la rencontre entre spécialistes, et enfin le partage d'expériences religieuses. C’est vraiment ce dernier aspect qui m’attire très fort. Je dois dire que les occasions sont rares, mais quand elles se présentent, elles vous consolent de beaucoup de frustrations. Là, nous nous retrouvons non pas l’un en face de l’autre, mais ensemble regardant vers Dieu, désarmés devant son mystère au lieu d’être enfermés chacun dans la citadelle de son propre système religieux ; nous pouvons alors partager le meilleur de nous-mêmes. Dans de tels moments, je dois reconnaître que je n’éprouve aucun souci de convertir, mais seulement de communier en profondeur. Je reste convaincu que la rencontre avec l'islam se fait entre les authentiques chercheurs de Dieu. Et un de mes souhaits les plus chers, c'est que l'islam ne puisse se réconcilier pleinement avec sa tradition spirituelle si riche.

Il est bien clair que le contact prolongé avec l'islam a eu une incidence sur ma foi chrétienne : c'est tout naturellement que je me suis senti appeler à approfondir ce qui au fond constituait nos différences, à savoir surtout le mystère de la Sainte Trinité. Je préfère dire le monothéisme Trinitaire, et j’apprécie décidément cette habitude des chrétiens orientaux de faire le signe de croix en disant « au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, le Dieu unique, Amen ». Mon approfondissement du monothéisme Trinitaire se situe bien sûr dans la méditation, - je dirais plutôt la contemplation, - de l'expression « Dieu est Amour », un mot qui n'existe pas dans la liste des 99 Noms de Dieu de l'islam, au demeurant si beaux. Le Dieu amour ne saurait être statique, monolithique mais il se présente à moi comme un flux de vie auquel je suis appelé à participer. Ma prière consiste à m’ouvrir à ce flux de vie.
J'aime résumer la façon dont je considère la différence essentielle entre l'islam et le christianisme par une expression lapidaire : « dans l'islam, Dieu donne, dans le christianisme, Dieu se donne ». Je pense trouver là le fondement ultime de nos différences. Le mystère de l'incarnation est évidemment la conséquence directe du fait que Dieu, étant amour, se donne et par conséquent vient à notre rencontre. J'ai dû aussi chercher à approfondir le mystère de la rédemption : face à l'islam qui se présente comme une religion du succès (on le trouve jusque dans l’appel à la prière), il s'agit d'intégrer l'échec, la souffrance, la croix. D'une certaine façon je constate que, vue son histoire, le chi’isme s'y prête mieux que le sunnisme.

Mais le fait de vivre en terre d'islam m'a invité à adopter une attitude contemplative : à penser comme nous y invite le concile Vatican II que l'islam fait partie du plan de Dieu sur l'humanité. Il s'agit au fond de part et d’autre d’épouser la patience de Dieu, une patience « géologique », comme avait coutume de le dire le Père Monchanin.

Avec tout cela, je ne pense pas courir le risque de me convertir à l'islam. Très souvent bien sûr, il est arrivé que des musulmans me disent: « puisque tu connais bien le Coran, pourquoi tu ne te convertis pas ? ». Dans beaucoup de cas, je considère que cette invitation est très superficielle et irréfléchie. Dans d'autres, elle part d'un véritable souci de me faire partager ce qui tient le plus à cœur à mon interlocuteur, et alors j'apprécie cette attitude. Et j'ai l'habitude de répondre : « je suis dans la religion de ma mère ». Une réponse qui a souvent l’heureuse conséquence d’amener à une réflexion sur le conditionnement que chacun d'entre nous a reçu de par son lieu de naissance, son milieu, les influences qu'il a subies.

Ceci étant je dois dire que je reste fasciné par certains aspects pratiques de l'islam. Sa grande cohérence me renvoie à ma propre fidélité. J’y découvre le sens de l'adoration, un sens aigu de la communauté alors qu'en fait ils en parlent moins que nous, le respect de la Parole de Dieu manifesté en particulier par la façon dont ils traitent le Coran, la pratique de l'hospitalité, m'invitant à développer le sens de l'autre selon la réflexion célèbre de Massignon : « On ne trouve la vérité qu'en pratiquant l'hospitalité ».

Et je suis dans l’admiration devant certains aspects pratiques de l'islam. Je considère que Mohammed avait un véritable génie religieux pour prévoir ainsi d’encadrer la journée du croyant par les cinq prières, la semaine par la prière du vendredi, l'année par cette remarquable pratique du ramadan, et la vie entière par la démarche si belle du pèlerinage. Il y a là un réalisme qui parfois me fait envie. J’aime partager les iftârs de ramadan, j’aime entendre les impressions des pèlerins au retour du hajj. Et je me prends à penser que Mohammed a été au fond plus réaliste que Jésus. Imaginons une seconde ce qui serait arrivé si Mohammed avait dit « le ramadan est fait pour l'homme, et non pas l'homme pour le ramadan ». Je crois qu'il n'y aurait plus de ramadan, c'est malheureusement ce qui est presque arrivé au carême chrétien. Le Christ nous a appelés à la liberté, nous a donné la liberté et je lui en suis infiniment reconnaissant. Mais je constate que malheureusement les hommes n'ont pas su vraiment vivre cette invitation à la liberté.
Et ceci m'a amené à développer une sorte de théorie : je crois profondément que le christianisme est bien mieux armé que l'islam pour ceux qui veulent s'y engager en profondeur, appelons cela l'élite (en arabe al-khâss). Alors que pour le commun des mortels (al-‘âmm), avec son réalisme l'islam me paraît parfois mieux adapté. Les hommes ont malheureusement besoin qu'on leur dise ce qu'ils doivent faire, et Dieu sait si l'islam s'en charge. Jésus nous a remis en face de notre liberté, quand faisons-nous ? Ceci dit je persiste bien sûr à croire comme Saint-Paul que « le terme est l'accomplissement de la loi, c'est le Christ » (Romains 10, 4).

Ce contraste entre les élites et le commun du peuple m'amène à une autre réflexion : Je m'aperçois que mon jugement sur l'islam comporte une certaine ambiguïté : d'un côté je mesure le développement de l'islam, la pratique de beaucoup de gens, la croissance démographique de plus en plus visible en France. Je garde en tête l'image, recueillie au cours d'un voyage en Inde, de la prière du vendredi dans la grande mosquée à Delhi ou encore à Hyderabad, où l'on voit 20.000 hommes faire ensemble les gestes de la prière. Devant ce spectacle, j'ai éprouvé le sentiment d'une grande force, qui était aussi une force d'inertie. Et je me disais : Où sont les « nouveaux penseurs de l’Islam » ?

De l'autre côté, j'entends les inquiétudes de nombreux intellectuels musulmans : il suffit de citer les titres d'un certain nombre de leur livres récents: ‘le livre du musulman désemparé pour entrer dans le troisième millénaire’, ‘l’islamisme contre l'islam’, ‘la crise de la culture islamique’, ‘le malaise arabe’. Dans les années 80 un auteur tunisien, H’mida Enneifer avait fondé une revue extrêmement intéressante qu’il avait appelée « 15/21 » pour signifier que l'islam entrait dans le XVe siècle alors que le christianisme et le monde entraient dans le XXIe siècle.

Alors, développement ou crise, qui permet de trancher ?

Bien sûr, j'ai trop vécu en contact direct avec des musulmans pour pouvoir faire un amalgame entre le l'islam tranquille de la majorité silencieuse et les extrémismes parfois violents dont sont remplis la « une » des journaux. Mais il m’arrive cependant de trouver que cet islam tranquille, qui se veut religion de la paix, cherche bien trop timidement à se désolidariser de l'islam extrémiste et en cela, il porte une assez grande responsabilité. Il faudrait être beaucoup plus actif pour retirer le verre du fruit. Je suis convaincu que l'islamisme, en dernière analyse, est l'ennemi de l'islam.

Le XXe siècle a été assez largement le siècle de l'oecuménisme. J’ai la conviction que le XXIe siècle sera le siècle de l’interreligieux. Et je pense que la théologie des religions non chrétiennes, comme la théologie du pluralisme religieux, est encore dans les langes. Je souscris bien sûr à la réflexion d’Hans Küng : « il n'y aura pas de paix dans le monde sans paix entre les religions. » Et je fais décidément mienne cette réflexion que je cite souvent d'Abraham Lincoln, un des fondateurs des États-Unis, qui déclarait : « ne soyons pas pressés de dire que Dieu est de notre côté, prions pour être du côté de Dieu ».

Etienne Renaud

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